Point d'encrage

Surfer sur la vague c’est leur dada. Qu’elle soit artistique ou hydraulique. Dessinateurs avant tout, ils magnifient le tatouage et promènent leur zen attitude dans l’atelier Bleu Noir. Rencontre décontractée avec Jeykill et Supakitch.




C’est un lieu discret. Installé au rez-de-chaussée d’une petite maison décorée de mosaïques art déco dans le quartier Saint-Martin de Biarritz. Un open space en bois brut et béton blanc aux larges baies vitrées, découvrant en son centre un joli patio aéré. Calme, serein, lumineux. D’un côté, l’atelier de peinture. De l’autre, une salle ouverte sur trois tables d’opération et en expo, pendues au plafond, des planches de surf arty. « Ces planches ont été faites pour l’expo Gone surfing, l’été dernier, m’explique Supakitch. Une idée qu’on a eu avec Jeykill. Étant tous les deux surfeurs et collectionneurs de planches, on a pensé qu’on pouvait les customiser. On a demandé à des artistes proches de notre univers de participer ». On est bien loin des premiers salons, avant les années 80, où il fallait être sacrément motivé pour entrer dans la boutique d’un tatoueur, qui vous recevait clope au bec, bière à la main et vous proposait un crobard de Harley ou de Betty Boop, livrés en planches avec le dermographe... La quarantaine adulescente – jeans, baskets, casquette vissée à l’envers pour l’un et à l’endroit pour l’autre – le blond Jeykill et le brun Supakitch ne sont pas nés du dernier Posca*. Ça fait déjà quelques années qu’ils sévissent dans le monde de l’art et dans l’art du trait. Ils ont participé à de nombreux projets artistiques avec des marques telles que Qhuit, Converse, Carhartt ou DC Shoes..

Des pinceaux à l’aiguille

« J’ai toujours dessiné, ado je voulais être peintre en lettres. J’ai atterri dans le graphisme, j’ai travaillé dans des agences mais ça ne me plaisait pas. Trop de contraintes. »

Ses envies de liberté artistique, il les trouvera au sein du collectif parisien 9ème Concept, en 1997. Une famille d’artistes hyper créatifs qui évolue entre les arts plastiques, la performance, le graphisme, la musique ou le tattoo. « 9ème Concept a participé à la démocratisation du tattoo en France, explique Jey, avec l’arrivée de la glisse il y a plus de vingt ans et la starisation et la médiatisation du snow, du surf et du skate. J’ai participé à la création de tatouages éphémères pour la marque de bière Desperados. À cette époque, je n’étais pas tatoueur. C’est Jerk 45, l’un des membres du collectif, qui m’a présenté son tatoueur. Il a accepté de me livrer les conseils de base concernant l’hygiène et la technique du tatouage. Je me suis rapidement senti à l’aise avec cette pratique. » Supakitch, originaire de Montpellier, a fait ses armes dans la rue et les terrains vagues à coups de bombes de peinture. En 2001, il rencontre sa future femme, Koralie. « C’est elle qui m’a poussé à peindre des toiles et m’a organisé ma première expo. » Anecdote.

« Lors du vernissage, il entend un visiteur dire que ses toiles étaient hyper kitch. « C’est comme ça qu’est né mon nom d’artiste ! »

Comme Jeykill, Supakitch sait manier le pinceau et la technique du tatouage l’attire. « Je traînais beaucoup dans les salons de tattoo de Montpellier mais aucun ne voulait me former. J’étais ultra vexé. » Sur un coup de tête, il part avec Koralie

à New-York. « Ce fut une période hautes en couleurs, j’exposais mes toiles partout : New York, Barcelone, Taïwan, Italie... Mon travail s’est vraiment libéré. » Un matin, il reçoit un paquet surprise. À l’intérieur, une machine, un transfo, une aiguille… « C’était un cadeau de Caroline Karénine, une amie tatoueuse. Elle m’a clairement fait comprendre qu’il fallait que j’apprenne la technique. Elle a débarqué et on a passé quinze jours enfermés à se tatouer. C’est comme ça que tout a commencé ».

De Paris à Biarritz

De son côté, Jeykill essaie de percer dans le tattoo. Il présente son travail dans quelques shops parisiens dans l’espoir d’y entrer mais son profil d’ovni n’intéresse personne. C’est alors qu’en parlant avec son ami Veenom, directeur artistique, rencontré chez 9eme Concept, qu’un projet émerge : « On voulait monter un espace atypique qui soit à la fois un studio de tatouage, une galerie d’expositions et un lieu de résidence d’artistes peintres ou tatoueurs. Veenom, qui n’était pas tatoueur, a commencé par être mon apprenti puis, complémentarité oblige, mon associé ». Ainsi est né en 2010 Bleu Noir en référence à l’encre noire utilisée pour tatouer. Encre qui devient bleue en cicatrisant. « Et parce que nous ne faisons aucun tattoo en couleur, ajoute Jeykill ». Le succès est immédiat, motivé par la veine graphique que pratiquent les deux fondateurs. Six ans après, les deux compères décident de monter une autre boutique à Biarritz. « Pas pour le business, lance Jey. J’allais pouvoir concilier mes deux passions : le dessin et le surf ». Une passion que partage Supakitch, rencontré lors de l’expo « Burning Ink » chez Bleu Noir Paris, venu s’installer lui aussi sur la côte Basque. Pour glisser dans la vie comme sur les vagues.

« On s’est tout de suite entendus, raconte Jeykill. Je le trouve talentueux, il ne recule jamais. Il a une idée, il la met tout de suite en place. C’est un moteur. Et en plus il aime le surf et le pratiquer tôt le matin, comme moi ! » Supa sourit : « Je kiffe son énergie, on se tire vers le haut. Si je ne surfe pas pendant une semaine, ça ne va pas ! »

Sans doute pour cette raison que le duo « Jeykitch » carbure à la même essence. Mêmes valeurs, même ton, même façon de voir les choses, même regard sur le tatouage. Ici on parle « d’oeuvres » et on capte immédiatement pourquoi devant la foultitude de dessins proposés et la diversité de leur monde. « La seule différence qu’il y a avec une toile, c’est que le support a un avis », conclut Jeykill. « Il faut avoir le sens de l’exécution car sur un tatouage les défauts s’accentuent au fil des années… Ce qui n’a pas d’incidence sur le papier peut faire la différence sur la peau. Il est aussi important de tenir compte des formes du corps et de penser à l’ergonomie de son tatouage. Un beau dessin mal placé ne fait pas un beau tatouage… ». Tout un Art.

Et n’allez pas leur dire que c’est une mode. Ils vous répondront que le tattoo, c’est tout sauf une mode, « parce que lui, il reste ».

* POSCA est un marqueur peinture tout support utilisé par les professionnels, les amateurs et les enfants dans des domaines aussi variés que les loisirs créatifs.

BLEU NOIR
4 avenue Voltaire 64200 BIARRITZ



Rédaction : Catherine NERSON
Photos : Jean-Michel DUCASSE